Des journalistes m’ont contacté ce mois-ci suite aux nombreux commentaires sur les réseaux sociaux concernant Ariana Grande qui vient de sortir son dernier clip Petal. L’objectif était clairement d’alimenter la « polémique » sur son physique et sa santé. Quel que soit ce qui se passe dans la vie personnelle et intime d’Ariana Grande, le fait qu’elle soit une personnalité publique fait que tous ses faits et gestes sont scrutés, jugés, interprétés. Son métier lui fait perdre une partie de son intimité. Et un certain nombre de commentateurs pensent que ce qu’elle est se résume à ce qui se voit.
Nous souhaitons aujourd’hui en parler, non pas pour commenter son poids, donner un avis, ou émettre un jugement sur un éventuel trouble alimentaire, car cela ne nous regarde certainement pas, et de toute façon cela lui appartient à elle seule. Mais cet évènement permet de réfléchir et d’évoquer deux sujets importants pour nous.
- L’histoire médiatique autour d’Ariana Grande met en évidence une difficulté courante pour les proches des personnes qui souffrent d’anorexie mentale : l’extrême maigreur, ou quoi dire et quoi faire face à l’angoisse d’un corps malade.
- Cette histoire dévoile aussi que notre compréhension sociale de l’anorexie se limite à l’extrême maigreur, apparemment seul symptôme de la maladie. Et la maladie se développerait à cause de modèles d’extrême maigreur. Il est alors urgent de déployer la compréhension des mécanismes et symptômes de cette maladie au-delà de la maigreur.
Témoin de l’extrême maigreur d’un proche
Voir l’extrême maigreur de quelqu’un qu’on aime est très inquiétant. D’autant plus si la personne ne comprend pas l’inquiétude des autres sur son état. D’une certaine manière, cette situation peut être comparée à celle d’un fumeur. La personne proche peut ressentir un stress intense en voyant l’autre fumer, surtout s’il a des problèmes de santé. Mais le fumeur ne va pas ressentir cette inquiétude pour lui. Le danger immédiat n’est pas vécu, donc pas perçu.
Il en va plus ou moins de même pour la plupart des personnes qui souffrent d’anorexie mentale. Elles ne perçoivent pas pleinement, voire pas du tout le danger, à cause de la déconnexion entre leur corps et leur esprit, symptôme fort de la maladie. Éventuellement elles peuvent voir et/ou avoir conscience de leur maigreur en tant que telle, mais elles ne ressentent pas forcément de danger à être dans cet état, car elles se sentent bien, ne perçoivent pas de douleurs, ni de souffrance, voire le contraire. Ce qui constitue le trouble alimentaire (c’est-à-dire un trouble de l’image corporelle et le mental restrictif) fait qu’elles restent très éloignées de ce qui se passe à l’intérieur d’elles, sur certains aspects.
Alors comment faire quand on est témoin ?
Il y a deux aspects à considérer : le médical et le psychologique. Le médical concerne l’état de santé du corps de la personne. Les proches ne peuvent pas gérer cette partie, mais peuvent faciliter l’accès au suivi médical. Ainsi, en accompagnant la personne à faire vérifier régulièrement auprès d’un médecin ses constantes vitales, les proches peuvent alors être attentifs à l’aspect psychologique de la maladie. Il est primordial pour eux de réussir à détourner leur regard du corps, et de la question du poids, sinon les conflits peuvent se cristalliser autour de ça, et rompre la relation.
Une chose importante à comprendre, c’est que reprendre du poids ne fera pas guérir la personne. Forcer la personne à manger n’est pas la guérison. La guérison c’est le traitement du mental restrictif et du trouble de l’image corporelle. C’est pourquoi, tout en permettant au médecin de gérer les enjeux somatiques, les proches doivent réussir à se concentrer avec la personne malade sur la compréhension de ce qui se passe dans ce qui ne se voit pas, dans son intime, le psychologique. Réfléchir avec elle, être à son écoute, chercher à entendre sa souffrance, sans chercher à la convaincre en essayant de lui faire voir un danger qu’elle ne perçoit pas, et qu’elle ne peut pas ressentir justement parce qu’elle est malade.
Pour ce faire, il faut comprendre les mécanismes sous-jacents de cette maladie. C’est une sorte de casse-tête confus et illogique de prime abord, mais qui a sa logique et sa structure bien ficelée. Le mental restrictif est une grille de lecture qui va permettre de comprendre ce système. Une fois ce mode d’emploi perçu, le dialogue avec la personne s’ouvre. C’est là que tout peut se développer pour accompagner la personne vers le soin et la guérison.
« Tu vois que ton corps est dénutri, mais tu ne le ressens pas. Je comprends. Même si tu te sens bien, je te propose de faire un bilan médical régulier pour voir s’il n’y a pas de problème. »
Si le bilan médical met en évidence des dysfonctionnements physiologiques, ce sera l’occasion pour la personne malade de prendre conscience du décalage entre ce qu’elle ressent de son corps et ce que la médecine dit. C’est une première étape intéressante et importante dans la prise de conscience de la maladie. La surprise peut être grande entre les résultats médicaux et la perception interne que la personne a d’elle-même. Il faut ensuite aborder l’origine de ce décalage : la déconnexion, signe du trouble de l’image du corps et du mental restrictif.
Si le bilan médical ne met pas en évidence des dysfonctionnements physiologiques malgré une dénutrition et une extrême maigreur apparente (cela arrive beaucoup plus souvent qu’on ne le pense), alors rien ne sert d’essayer de convaincre. Les proches peuvent demander le maintien des rendez-vous médicaux comme sécurité pour eux et pour la personne, et éviter ainsi des tensions relationnelles improductives. Cela permet de continuer à regarder avec la personne malade tout l’aspect psychologique, « invisible », de la maladie. Même si l’extrême maigreur n’est pas vraiment perçue par la personne malade, elle est cependant tout à fait capable de voir que son rapport à son corps n’est pas serein, ni fluide. Le trouble de l’image du corps est toujours une porte d’entrée dans le dialogue, et permet d’ouvrir vers l’observation du mental restrictif.
En somme, tout en laissant la vigilance somatique au médecin, il est bien plus efficace d’échanger avec la personne malade sur son trouble de l’image corporelle et le mental restrictif, que de se focaliser en essayant de faire voir une extrême maigreur et ses dangers, impossible ou difficile à voir pleinement pour la personne malade, par définition.
Influence de l’extrême maigreur ou fascination du mental restrictif ?
D’autre part, sur l’actualité autour d’Ariana Grande, une des préoccupations affichées concerne l’influence hypothétique de l’apparence d’une célébrité sur le développement d’un trouble alimentaire chez quelqu’un. C’est à relativiser fortement. Ce n’est pas le fait d’avoir des modèles d’extrême maigreur qui fait entrer quelqu’un dans l’anorexie mentale, comme si c’était un choix qu’elle faisait. Le processus est bien plus complexe.
Un trouble alimentaire comme l’anorexie mentale s’installe progressivement, au fur et à mesure des années, sans que cela ne se perçoive vraiment au départ. Certaines trajectoires de vie vont influencer la personne dans son développement, et installer une déconnexion entre son corps et son esprit. La personne grandit en se « décalant » d’elle-même, parce qu’être pleinement alignée est impossible, car elle ressent trop de souffrances ou de difficultés à y faire face.
C’est ainsi qu’un trouble de l’image du corps et un fonctionnement psychique particulier vont s’installer : le mental restrictif. Il s’agit de la partie invisible des troubles alimentaires, notamment l’anorexie. Une fois que le mental restrictif est installé, alors les comportements alimentaires vont se dérégler, plus ou moins fortement, et dérégler le poids en conséquence. Nous n’aurons de cesse de le répéter : le poids n’est donc pas le seul critère d’un trouble alimentaire. Parfois même il n’est pas problématique du tout. Les meilleurs indicateurs sont le mental restrictif et le trouble de l’image du corps.
Donc l’inquiétude de l’influence de l’extrême maigreur d’une personnalité publique sur les jeunes qui pourraient ainsi développer un trouble alimentaire n’est pas fondée lorsque l’on sait réellement ce qu’est un trouble alimentaire et comment il se développe. L’anorexie n’est pas un choix, et n’est pas le fait de suivre un modèle. L’anorexie est une vraie maladie et non une décision ni un caprice ; c’est une déconnexion de soi et l’installation du mental restrictif.
Cependant une préoccupation reste importante dans la valorisation et l’exposition des corps sculptés et travaillés dans le champ visuel de nos cerveaux. La normalité devient peu à peu ce type de corps (même si nous sommes capables de savoir que ce n’est pas la norme) et influence négativement notre image corporelle. Autrement dit, l’image de ces corps « parfaits » peut participer au développement d’un trouble de l’image corporelle, mais n’en est pas la cause, et n’est certainement pas la cause principale d’un trouble alimentaire. Le questionnement se déplace plutôt vers la consommation que chacun fait de ce genre d’images, et la prise de conscience de l’effet sur notre cerveau et la perception que l’on a de nous-mêmes.
Alors, penchons-nous maintenant sur la question de l’influence sociale sur le développement des troubles alimentaires. Certes, il existe une obsession des corps et de l’image qui est clairement malsaine comme nous l’avons évoqué plus haut. Il est perturbant de voir comment notre société souffre de la même obsession que les personnes qui souffrent de troubles alimentaires : l’obsession du poids, de la silhouette et de l’image, tout en essayant de cacher cette obsession, en faisant comme si elle n’existait pas…
Mais il m’importe aujourd’hui de tourner le regard vers quelque chose de moins bien perçu : la valorisation du mental restrictif dans notre société, et l’impact sur le développement des troubles alimentaires.
Le mental restrictif est comme une manière d’être, tournée vers le contrôle, l’exigence et la performance. C’est un fonctionnement qui permet de réussir, de construire une vie « comme il faut ». Il permet de gérer, notamment les émotions, de ne pas céder sous la pression sociétale de la recherche de la performance, de la production, de l’accélération du temps…
Donc l’influence de la société sur le développement des troubles alimentaires se situe probablement au niveau du rapport à l’image et aux corps, mais elle se situe particulièrement au niveau des exigences de performance à tous les niveaux, du contrôle, de la restriction sous toutes ses formes… favorisant ainsi le développement du mental restrictif et de la déconnexion de soi, origine et cause d’un trouble alimentaire. Pour repérer de manière précoce le développement d’un trouble alimentaire, il faut chercher l’installation éventuelle du mental restrictif et d’un trouble de l’image du corps ; si l’amaigrissement arrive, c’est que la maladie est déjà bien installée.
Le vrai problème vient du fait que ces maladies ne sont pas comprises pour ce qu’elles sont, mais pour ce qu’elles montrent à voir. Alors on pense qu’il faut « effacer » les expressions visibles de cette maladie pour empêcher qu’elles se développent, ou pour les guérir.
Effacer les corps maigres pour ne pas « donner envie »… ? Mais en 15 ans de pratique, je n’ai jamais entendu une personne qui souffre d’anorexie me dire qu’elle s’est mise en restriction alimentaire pour ressembler à une de ses idoles.
Gaver de nourriture pour vite vite reprendre du poids… ? Mais cela n’est pas un traitement, cela ne guérit pas. Les personnes qui ont subi ce genre de traitement ont tout simplement renforcé leur mental restrictif et se sont enfoncées d’autant plus dans la maladie ; même si le poids s’est régulé, peut-être un temps.
En somme, il s’agit de développer la connaissance sur ce qui ne se voit pas, sur les piliers, les fondations de ces maladies. Il faut déplacer le regard, aller du visible vers l’invisible. Comprendre et soigner le trouble de l’image du corps et le mental restrictif.
Pour aller plus loin :

« Sortir de l’anorexie et de la boulimie, construire sa trajectoire de soin. »
Pourquoi quelqu’un qui souffre d’anorexie mentale, dans une extrême maigreur, n’est pas inquiet de son état ? Parce qu’elle ne ressent pas le danger.
Trouble alimentaire = Trouble de l’image du corps + Mental restrictif
| Trouble de l’image du corps : | Mental restrictif : | |
|---|---|---|
| La personne est déconnectée d’elle-même | La personne ne se perçoit pas, ne se ressent pas pleinement |
Comment sortir de l’extrême maigreur ?
L’extrême maigreur, dans le cadre d’une anorexie mentale, est la conséquence du trouble de l’image du corps et du mental restrictif. Autrement dit, l’extrême maigreur est la conséquence d’un mécanisme psycho-corporel complexe, installé bien avant. Alors le gavage n’est pas la solution en tant que tel. Tenter de forcer à manger la personne ne sert à rien, voire empire la situation car cela renforce le mental restrictif et le trouble de l’image du corps.
Le corps dénutri et en souffrance doit être accompagné dans une renutrition surveillée, car une renutrition anarchique comporte des risques vitaux. Cela peut se faire par le biais d’une sonde à domicile ou en hospitalisation, ou sans sonde avec un suivi diététique spécialisé et très spécifique.
Mais pour que cette renutrition soit efficace sur le long terme, c’est-à-dire que la personne, une fois « remplumée », ne reparte pas dans une phase de restriction intense, il est indispensable de traiter en amont et dans le même temps le trouble de l’image du corps et le mental restrictif.